Aventure tibétaine et casse-tête chinois

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Chine - Kunming
de David Clément, le 13-11-2007

Aventure tibétaine et casse-tête chinois

Katmandu - Lhassa, entre chaos et grand luxe

Comme évoqué dans le précédent article, c'est à bord de véhicules motorisés et avec un groupe de touristes que je suis censé quitter le Népal faute d'autres possibilités. Nous nous rendons donc tranquillement, les trente-cinq autres et moi, en bus jusqu'à la frontière Népalo-Tibétaine. La suite sera un peu moins réjouissante car le permis tibétain de groupe n'est pas arrivé à temps. Nous nous languissons dans ce passage frontalier peu convivial et sale et prenons déjà du retard dès le premier jour, belle performance ... Les aléas d'une organisation boiteuse continue lorsque, arrivés de l'autre côté du pont qui sépare les deux pays, les gros 4X4 Toyota nous attendent certes, mais aucun muni d'un porte-bagages sur le toit pour le vélo comme me l'avait pourtant promis l'agence de Katmandu. Pas le choix, il faut démonter le vélo pour le faire rentrer je ne sais trop comment dans le coffre d'une voiture. Tout ce retard accumulé nous fera passer la nuit dans une petite ville non prévue au programme et le pauvre tibétain pubère chargé de nous guider se voit dépasser par les événements en essayant de caser tout ce beau monde dans des auberges. Bien que les infrastructures chinoises se soient développées à un rythme effarant ces dix dernières années, booster par des jeux olympiques de deux mil huit, il y a un domaine où ils pêchent encore: les sanitaires. Concentrez-vous, imaginez le pire et bien vous n'y êtes pas encore. Le lendemain, le départ sera repoussé en fin d'après-midi sous la pluie, la route est en construction et donc bloquée durant la journée…  Bref, cette introduction pour vous mettre au parfum d'une ambiance souvent improbable où j'ai volontairement sauté pas mal de détails juteux, peur de démoraliser d'entrée de jeu. Ces petites péripéties auront, en contre-partie, un effet positif sur la solidarité du groupe et en renforcera les liens. Après deux jours, nous avons recollé au programme et la suite du voyage à Lhassa prend une toute autre tournure. Nous roulons à présent sur une route fraîchement asphaltée, dormons dans des hôtels luxueux et traversons des paysages splendides, visites de monastères incluses, avec un soleil au rendez-vous. Les cauchemars des premiers jours sont vite émoussés. Pour moi, un voyage sans soucis à présent, donc je ne manque pas une miette car je sais cette aisance éphémère. De nombreux contacts au sein du groupe avec des gens formidables sont créés, un excellent souvenir de cette traversée me restera. Je séjourne quelques temps dans la ville de Lhassa, ville devenue à présent une moderne cité chinoise. Axés sur la consommation de masse, les magasins fashion pullulent. Le vieux quartier tibétain a heureusement été préservé, mais il dégage un côté artificiel, dénaturé par un tourisme croissant. Des moines qui étaient alors des centaines dans les monastères alentours, il n'en reste qu'une poignée, le plus souvent pendus à leur téléphone portable. Je profite encore des derniers avantages du "package tour" et de ses visites inclues, avant d'enfourcher Bouquette pour renouer avec l'aventure.  

  
Place à l'aventure tibétaine

Les derniers coups de pédales donnés remontent déjà à plusieurs semaines , la plus longue pause de ce périple à vélo. C'est un vrai bonheur de relâcher les amarres, fort d'une santé retrouvée et les sacoches pleines de vivres. Néanmoins, une certaine agitation m'habite, ne sachant que peu de chose sur la longue route himalayenne a venir.  Depuis Lhassa, j'empreinte la route de l'Est. La voie est bonne et le temps agréable. Avant de passer le premier col à plus de cinq mil mètres, je pose le camp de base vers quatre mil trois cents mètres. Pas encore totalement habitué à l'altitude, j'en ressens un peu ses effets. Pour me redonner un peu d'énergie et de cœur à l'ouvrage dans l'ascension de ce col, des ouvriers de la chaussée m'invitent à prendre quelques tasses de thé au beurre de yack salé. Ce premier passage test est passé comme une fleur, les conditions sont optimales et les paysages à vous couper le souffle, tout comme l'altitude d'ailleurs. Dans la longue descente de la vallée adjacente, mon chemin croise un couple de cyclistes Autrichiens qui vagabondent depuis deux ans et demi. Leur cargaison est telle que Bouquette semble anorexique. Ils arrivent de Mongolie et me fourguent bons nombres d'informations pour éviter toute rencontre inopinée avec la police. En effet, il est interdit de voyager seul en tant que touriste au Tibet. Un permis est requis, délivré à un groupe par une agence. Mais la motivation des cyclo-voyageurs de pédaler à travers ce magnifique pays est plus forte que ces interdictions infondées et bon nombre de voyageurs font fi de ce permis. Pour cette raison, j'évite certaines villes et effectue même une sortie nocturne. Il y a une zone militaire sur une trentaine de kilomètres qu'il vaut mieux ne pas traverser de jour car la police patrouille. D'après mes calculs et la carte routière approximative, le camp doit être posé juste avant la zone mais une erreur d'appréciation me fait pénétrer incognito, heureusement, dans cette aire sans le vouloir. Je me planque au plus vite pour éviter toute rencontre avec les forces de l'ordre. A deux heures du matin, sous la pluie, ce passage délicat est traversé sans me faire arrêter. Ouf, je respire, après avoir eu l'étrange sentiment de jouer au commando espion.  Le deuxième col approche à grandes pédalées. Dans cette vallée, le micro-climat parait nettement plus humide et, en raison de la température, c'est un mélange pluie-neige qui m'accompagne, forcé de poser le camp à l' arrach dans la neige à quelques centaines de mètres du col, les membres gelés jusqu'à l'os. Nous sommes déjà au début novembre et la saison froide fait son apparition.  Les paysages, tout au long des mil trois cents kilomètres qui m'emmènent hors Tibet sont riches de contrastes et bio-diversités. Cette région de la province regorge de chaînes de montagnes et vallées serrées. En plongeant dans l'une d'entre-elles, nous baignons dans un décor de hauts plateaux d'altitude, caractérisés par une maigre végétation jaunie. La visibilité y est éclatante et le rayonnement solaire saturé des couleurs de roche rouge jaune martiennes. Dans une vallée adjacente plus humide, des forêts de sapins mais aussi beaucoup d'arbres à feuilles caduques tapissent les flancs de montagnes d'une envoûtante couleur automnale avec, en arrière-plan, les majestueux pics himalayens éblouissant de par leur blancheur immaculée. Lors du passage d'un col, croyant arriver au sommet de ce qui m'entourait, l'impressionnant Mont Namjagbarwa culminant à sept mil cinquante-six mètres me regarde en surplomb depuis l'autre côté de la vallée me donnant la sensation d'être minuscule. La végétation se transforme même en jungle de montagne lorsque l'altitude descend en dessous des deux mil six cents mètres, laissant un mince sursis à une piste défoncée par les glissements de terrain et l'eau abondante.  Camper dans un tel environnement est paradisiaque. Les cours d'eaux plus qu'abondants me laissent une grande liberté de mouvement. La route est très peu fréquentée, surtout à cette époque de l'année, juste quelques touristes Chinois. Pas méchants et plutôt sympathiques, ils aiment se faire prendre en photo à mes côtés, me laissant, avec un peu de chance, une boisson énergétique au passage. Dans la peau d'une bête de foire, ma taille les hallucine, tout comme les poils de mes avants-bras qu'ils me touchent mais qui s'hérissent aussi lorsque je les vois jeter leur déchets par la fenêtre. Comme presque partout ailleurs, la fibre écologique ne les a pas encore touchés.   

Eco tourisme tibétain

La route loin de m'avoir épargné physiquement sur les deux premiers tiers de ce qui forme mon itinéraire tibétain à encore envie de me surprendre. Trois cols consécutifs sont à venir. A peine descendu que le prochain prend déjà le relais. La belle route asphaltée du début n'est plus qu'un lointain souvenir, en plus de la forte pente qui affecte drastiquement mon avancement, la boue qui colle à mes roues vient ajouter un peu d'intérêt supplémentaire à cette ascension. Détrempé, j'attends le point culminant à crépuscule. La descente sur l'autre versant sera des plus périlleuses. Roulant sans phares, je découvre au dernier moment des précipices qui pourraient faire tourner court tous mes projets futurs. La boue givrée sur les jantes et les gommes de freins les empêchent de remplir leur fonction. L'obscurité est quasiment totale mais j'arrive à distinguer une silhouette de cheval et son cavalier. Est-ce une vision ? Mais non, il est bien réel. Surpris et surtout ayant pitié de moi, il m'invite passer la nuit chez lui. Je fais la connaissance de cette famille tibétaine qui m'accueille bien chaleureusement autour de l'unique poêle de la maison. Mes phalanges paralysées par le froid mettent une éternité à se réchauffer. Le lendemain matin, le réveil se fait au son de la voix rauque de la grand-mère qui, tout en récitant fait tourner son moulin à prières. J'entrevois par la fenêtre la couche de neige recouvrant les alentours. La météo n'est pas très propice à la pratique du vélo et on me propose spontanément de séjourner un peu dans cette ferme tibétaine typique. Une belle occasion de dé couvrir de près la vie de ces gens aux mœurs qui n'ont pas dû évoluer depuis des siècles. Ils possèdent quelques bêtes, moutons, vache-yaks. Je me paye une bonne tranche d'écotourisme en apprenant toutes ces pratiques anciennes et aussi partage leurs repas, des potées délicieuses, typiques d'une cuisine montagnarde. Tout se passe dans la même grande pièce aux murs décorés de peintures bouddhistes. On y cuisine, mange et, le soir venu, les enfants sortent d'épaisses et chaudes couvertures qu'ils déposent à même le sol avant de s'endormir deux par couette pour se tenir chaud.  

Casse-tête chinois

Le visa de groupe obtenu pour me rendre à Lhassa est valable un mois. Il m'a permis, sans trop traîner, de sortir du Tibet mais il me faut maintenant rejoindre au plus vite une ville chinoise qui est en mesure de m'octroyer une prolongation de mon séjour. Il y en a une non loin de là mais le temps pour m'y rendre devient compté. Des cyclo-voyageurs m'ont conseillé une autre route que l'axe principal pour m'y rendre. C'est une petite voie mais paradoxalement asphaltée. Elle figure sur ma carte routière et je décide de l'emprunter. Malchance, après septante bons kilomètres de route potable, des villageois m'avertissent de la fin de la route quelques kilomètres en aval. Il me faut faire un détour, ce qui implique un nouveau col. Je gagne une petite bourgade ou la majorité de sa population n'a dû que rarement voir un individu de ma morphologie. Dès ce moment, l'aventure tibétaine à vélo prend fin, Bouquette passe sur un camion benne qui nous emmènera jusqu'à une ville, pourtant de taille raisonnable mais qui n'est pas mentionnée sur la carte. La suite se fera en taxi, le bus local étant complet, la seule solution pour arriver à temps et faire tamponner un nouveau visa. Ca n'a l'air de rien, mais le simple fait d'expliquer que l'on veut se rendre au poste de police relève d'une tache compliquée lorsqu'on ne parle pas la langue. Ici pas un pékin ne parle l'anglais. J'essaie de me renseigner à gauche à droite, quelqu'un finira bien par me comprendre. Parfois, quand les chinois constatent que je ne comprends pas, ils m'écrivent dans leur langue leurs dires sur un morceau de papier croyant que ça va m'aider. Me Voyant sans réactions, ils écrivent à nouveau, mais cette fois avec « notre  » alphabet, en phonétique ! Sans commentaires.. . Désemparé, ils restent pantois. C'est qu'ils ne sont pas souvent confrontés à des gens ne s'exprimant pas dans leur langue, l'empire du Milieu étant tellement immense et l'information terriblement égocentrique que je leur pardonne. Arrivé au poste, l'officier d'une arrogance crasse me lance le papier contenant mon visa en me disant qu'il n'est pas autorisé à prolonger ce type de document. Je suis muni d'un visa de groupe, attention, c'est un groupe d'une personne où figure uniquement mon nom. C'était d'ailleurs la seule alternative que j'avais pour me rendre en Chine par la terre. Bien dans le pétrin une fois de plus, demain le visa sera échu. Le même jour je prends un bus pour la ville de Lijiang. Peut-être serai-je plus chanceux là-bas. Des cutches! Il faudra me rendre dans la capitale de la province à Kunming. Je court-circuite donc une bonne partie de cette belle province du Yunnan, verte et vallonnée, inspiratrice de contes de tigres et dragons, que je souhaitais tant parcourir tranquillement à vélo.  A Kunming, une matinée au poste de police sera nécessaire pour expliquer mon cas et surtout la raison de mes deux jours dépassés sur mon visa. Ils ouvriront un dossier avec empreintes digitales et tout le toutim. En les caressant dans le sens du poil, j'ai réussi à obtenir un avertissement mais aucune amende. On me donne un bon pour un nouveau visa que, au moment d'écrire ces lignes, je n'ai pas encore récupéré. Le fonctionnaire en charge de me délivrer ce nouveau visa, guère plus aimable que son collègue deux jours auparavant ne me donne que dix jours supplémentaires pour quitter le pays. A quoi rime tout ça quand on sait que depuis Hong Kong on délivre des visas de six mois en moins de quatre heures! Mais on ne rigole pas avec l'administration chinoise !  

Plein sud vers le Laos

La ville de Kunming, surnommée à juste titre la cité à l'éternel printemps est un parfait endroit pour me relaxer. C'est une grande ville moderne de quatre millions d'habitants, moins polluée que ses consœurs chinoises, plusieurs zones vertes rendent son atmosphère vivable, j'y passe d'agréables moments. Mais la loi chinoise m'oblige à partir. Dès mon passeport récupéré, c'est en direction du Laos que j'ouvrirai une nouvelle page de voyage et terminerai ainsi mon incursion chinoise .


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