Pour éviter toutes pénalités onéreuses dues à un débordement sur mon visa de séjour, j’ai mis Bouquette dans la cale d’un bus jusqu’aux abords de la frontière érythréenne. C’était non sans remords mais le chemin du voyageur se trace souvent à force de compromis.
Le cou(p) des hyènes
La fleur au guidon, je poursuis mon petit bonhomme de chemin encore quelques kilomètres de pistes approximatives et je devrais rejoindre ce pays de la corne de l'Afrique dont je connais si peu de choses. Le crépuscule arrivant, je pose le camp à proximité de petites huttes rondes en terre et toit de paille. La poignée d'habitants y résidant ne tardent pas à m’inviter à l’intérieur de leur hameau. Un lit de cordes tressées m'est mis généreusement à disposition aux alentours de leurs quelques cases éparses. J'évite ainsi de m'éloigner trop des pistes le danger de mines antipersonnelles étant bien présent.
Pourtant, dès la nuit tombée, un sentiment d’insécurité m'habite, un fort vent m’empêche de m'abandonner au sommeil. A cela, vient s'ajouter l'aboiement incessant des chiens. Les histoires d'animaux sauvages errant dans la région tournent dans ma tête. J'entends des "ricanements" de hyènes: "David arrête, t'es parano" me dis-je essayant tant bien que mal de calmer mon psychique tourmenté. Il est trois heures du matin, pleine lune au Zénith. On y voit comme en plein jour. Je me lève soulager une vessie tourmentée également, quand soudain, à une dizaine de pas de là, une silhouette connue des documentaires animaliers passe devant moi. Oui, il s’agit bien d’une hyène et elle n'est pas toute seule à me tourner autour apparemment. Cet épisode me remplit d'effroi, je laisse le lit et vais me cacher dans une hutte abandonnée.
Le lendemain je me renseigne un peu plus sur la question des hyènes. Il s'avère que les parages en sont infestés. Craintives et fuyant l'homme en principe, elles ne sont pas un danger. Cependant, la guerre n'est pas loin et les cadavres humains entraînés par celle-ci ont contribué à familiariser ces charmantes bêtes à la chair humaine, donc méfiance.
Trop beau pour être vrai
Les premières étapes dans les basse-terres érythréennes se feront sur un bitume flambant neuf et extrêmement peu fréquenté. Des troupes de babouins croisent mon chemin me rappelant que je suis en Afrique. Je fais escale dans de petites villes et villages vierges de tourisme, la chance pour moi d'aborder une population spontanée et intriguée mais ouverte. Après des mois à côtoyer un monde d'hommes, culture arabo-musulmanne oblige, ça me rend tout « chose » de me refaire aborder par la gente féminine. Dans les bars qui pullulent ici, je passe d’agréables moments à discuter avec des personnes intéressantes et cultivées. Les tablées sont mixtes, hommes-femmes mais aussi chrétiens-musulmans. Je redécouvre le goût de la bière, prohibée au Soudan, à 40 centimes s’il vous plait! L'Erythrée, à l'instar de l'Ethiopie, est aussi le pays du café. Je me fais l'invité de cérémonies de café. Toutes les phases de préparation sont artisanales, la torréfaction des graines répand un parfum exquis dans la maison. En toute franchise, j'y ai dégusté les meilleurs espresso.
Tout ça est trop beau pour être vrai. Pourquoi suis-je le seul touriste dans une contrée si paisible au décors magnifiques ? Mais une autre facette du pays va se révéler à moi...
Le revers de la médaille
Poursuivant ma route je m'en éloigne un peu pour faire une pause et surtout me protéger du soleil qui brûle de plein feu. C'est sans prendre garde au sol jonché d’épines meurtrières pour les pneus. Bouquette s’en sort avec six crevaisons. Ayant les rustines mais plus de pompe, me voilà contraint d’arrêter une voiture qui voudra bien nous emmener jusqu’à la prochaine agglomération. Le hasard veut que je tombe sur une voiture de police. D’entrée, ils me demandent mon permis de voyager. "Je n'en ai pas !" leur répond l'air surpris de la question. Ils m'embarquent jusqu'au prochain poste, confisquent mon passeport pour de longues heures avant de me le restituer avec un permis de voyager à la clé, allez comprendre… Pendant ce temps, les réparations ayant été faites, je repars sans trop me poser de questions.
En fait, je viens de franchir un point de non-retour. Le permis me laissant atteindre la capitale Asmara mais rien de plus. En me rapprochant de celle-ci, je sens l’atmosphère s'alourdir et la légèreté des rencontres des premiers jours semble s’envoler. Je me sens observé, ceci se vérifiera lorsque, photographiant, on me saisit et m’emmène au poste de police pour de longs interrogatoires avec passage en revue des clichés pris. La police et l'armée sont très présents en Erythrée. En discutant avec des volontaires européens travaillant dans la région, j’ai appris la réalité pas toujours rose de ce jeune pays. Les gens y sont très contrôlés, d’ailleurs on y sent la tension. La police patrouille dans les rues, les jeunes sont embarqués et envoyés dans un camp militaire obligatoire pour tous, jeunes filles comprises, et cela pour 2 ans. J'ai cherché à en savoir plus sur ce camp, il s’agit en fait plus d'un internat aux mains des militaires. Les recrues y apprennent une profession voire deux qu’ils ne pourront que difficilement pratiquer vu les places de travail qui font cruellement défaut. Les meilleures se verront octroyer un poste d'enseignant, mais sans le choix du lieu de travail. Ils seront d'ailleurs mutés après deux ans, souvent à leur insu. Les barrages militaires sur les routes ne sont pas pour les étrangers, comme je l’ai cru dans un premier temps, mais bien pour contrôler ses propres citoyens. Quelconque association est interdite ici.
Asmara
Située à 2400 m. d'altitude, Asmara est une charmante petite ville d'un demi million d'habitants. Elle bénéficie d’un climat doux et agréable en cette saison. Probablement la plus sûre du continent, elle est également d’une propreté remarquable. Rien à voir avec le chaos urbain auquel j'étais habitué. Le trafic automobile y est faible et les voitures s'arrêtent pour te laisser traverser. Il règne ici une ambiance à part, quelque chose que je n'avais jamais vécu jusqu'à présent, avec une organisation me rappelant celle d’un pays communiste. Les gens sont fiers et disciplinés, peut-être méfiants au premier abord mais serviables. La brève occupation italienne de la fin du XIX siècle a laissé, à mes yeux, la nostalgie d'une dolce vita. Je croyais faire un voyage dans l'espace et non dans le temps en venant ici. Les cinémas sont d'époque, seul bémol, la projection n’est plus assurée par des bobines de films mais par celle d'un DVD... Les pasterias d'époque aussi, je m'y régale de gâteaux accompagnés d'un machiato pour moins d'un franc le tout. La cuisine traditionnelle mélangée aux spécialités italiennes assouvissent l’épicurien qui sommeille en moi.
Fais comme un rat!
Je pensais pouvoir continuer ma route jusqu'à la Mer Rouge pour rejoindre en bateau le Yémen situé juste en face. Je me suis mis le doigt dans l’œil. Ici, pour te déplacer à l'intérieur du pays il te faut un permis pour chaque destination délivré par le ministère du tourisme. Mon rayon de "sortie" se limite aux villes alentours, interdiction de faire demi tour non plus. Les autorités érythréennes ne me laissent pas quitter le pays par voie terrestre ni maritime, je suis fait comme un rat. L'unique alternative qu'il me reste est de m'envoler, chose que j'exclue à tout prix, mais je dois désavouer.
J'aurai essayé par tous les moyens d'obtenir ce fichu permis. Je me rends à maintes reprises au ministère du tourisme pour lui exposer mon cas et ma détermination. Auparavant, j’ai fait la connaissance d'un cadre à l'office des postes, (j’attends du matériel pour le vélo puisque c'est à cette adresse qu'on l'a envoyé) qui me reçoit très bien et m'aide dans mes démarches à trouver des personnes de contact. Je débarque au ministère de l'information (la télévision nationale a tourné un petit documentaire portant sur mon voyage). Là aussi j'essaie de me faire "pistonner" pour le permis mais sans résultat. Comme ultime recours, je débarque au ministère des affaires étrangères, demande a parler à l’ambassadeur en charge pour mon pays, à nouveau j’expose mon cas, me fais transférer de fonctionnaire en fonctionnaire pour en ressortir bredouille.
Que cela me serve de leçon. En quittant le Soudan j’étais conscient des inconnues qu'il me restait à résoudre. J’ai voulu faire un coup de poker et j'en ai payé les frais, financièrement et moralement. Mais était-ce vraiment évitable? Peut-on tout planifier? Je ne le pense pas et je ne le veux pas non plus. Ca fait partie du jeu et je l'accepte. Toutefois à l'avenir, j'essayerai de m'éviter tant de frustrations en obtenant quelques informations supplémentaires avant d’entrer dans l’impasse...
Commentaires sur cet article Daniela Quel courage et quelle détermination! Garde la tête haute, tout arrive pour une raison bien précise, qu'on ne comprend ou réalise pas souvent tout de suite. Gros becs de Zurich. Dan