Udaipur La première rencontre urbaine rajasthanaise se fait avec la charmante ville d’Udaipur. L’ancienne principauté est située dans une oasis de verdure comparée au reste de l’Etat très désertique. Avec ses collines et son lac artificiel il s’y dégage une atmosphère agréable. Je décide de m’y reposer quelques jours, la progression en vélo est rude en cette période, spécialement dans cette région réputée pour ses températures extrêmes. Je ne tarde pas à constater que le Rajasthan est nettement plus touristique que l’Etat précédent et paradoxalement plus prude aussi. Le contact avec la population n’est plus aussi désintéressé. Beaucoup vivent du tourisme ici et ma venue en cette période de disette, hors saison oblige, fait de moi une proie alléchante. Avec mes six pieds huit pouces ils me repèrent de loin. La cité possède le plus grand palais rajasthanais de Maharaja, malheureusement fort défraîchi, comme beaucoup d’autres d’ailleurs. L’apparence des édifices patrimoniaux n’est pas la priorité apparemment, d’autres problèmes plus perspicaces sont à traiter avant, la pauvreté par exemple. Et je crois aussi que l’Indien s’en tamponne le coquillard, il a peut être raison, construire du faux vieux ne serait pas plus beau. Côté restauration, j’y trouve une nourriture occidentalisée, pas que la cuisine indienne me déplaise, au contraire, mais pour soigner mes intestins le pain des « German bakery » se prête mieux. Dans les restaurants qui pullulent, on vous sert de tout, accompagné de James Bond et Octopussy, tournés dans ces murs il y a un quart de siècle. Je m’enfonce un peu plus dans l’aridité, j’essaye de raccourcir les étapes, mon chemin croise de petites villes et villages, au charme certain où je fais escale. Lors de mon passage dans l’un d’entre eux, je visite un temple très prisé par les Indiens. Les « gardiens » des lieux laissent entrer les pèlerins au compte-gouttes. Je me glisse dans cette foule hystérique, curieux de voir de plus près l’origine de cette frénésie. On m’emmène devant des divinités, de chambre en chambre. Dans ce que j’ose appeler un labyrinthe, la foule hystérique s’y prosterne, on n’hésite pas à jouer des coudes pour se hisser au premier rang lorsque la divinité Krishna est exposée aux regards. Je suis totalement dépassé par les événements, l’Hindouisme étant si complexe à mes yeux. Je ressens bien l’immense différence culturelle sans pour autant pouvoir la comprendre. Pushkar Je continue jusqu'à la petite ville sacrée de Puskar, haut lieu de pèlerinage Hindou elle aussi. Cette ambiance me rappelle quelque chose, mais bien sûr c’est celle des babas cool! Je peux bien m’imaginer la migration occidentale débutant ici il y a quarante ans. On y venait chercher un peu de spiritualité, celle qu’on ne trouve plus chez nous. Dans les rues de Pushkar, on croise encore quelques spécimens d’époque, mais ils deviennent rares. De plus jeunes ont fait leur apparition, avec la vague neo-hippie des années 1990-2000. Même si elle s’est quelque peu transformée en destination folklorique, aux yeux des Hindous elle me semble ne pas avoir perdu une miette de sa signification. Jaipur La capitale de l’Etat n’est plus qu’à 160 bornes de là. J’entre dans la ville rose, certes fatigué physiquement par la longue étape, mais surtout préoccupé par une fatigue mentale qui n’a cessé de croître depuis quelques semaines. J’ai un mal fou à aborder cette ville avec objectivité. Je m’y sens utilisé. Citons par exemple cet épisode de probablement faux vendeurs de bijoux (Jaipur est réputé pour la confection de bijoux aux pierres semi-précieuses) qui veulent m’offrir un soi-disant juteux commerce en ramenant quelques pièces en Suisse. Très subtiles et malins, ces escrocs ont plus d’un tour dans leur sac. Il me faut un moment avant de réaliser leur dessein. « Les bœufs de blanc », comme ils nous appellent, sont victimes de traitement sans scrupules. Ont-ils oublié que nous n’en restons pas moins leur vache à lait ! L’impertinence des gens que je ressens, due sûrement au fossé culturel qui nous sépare, m’use de plus en plus. Leur omniprésence m’essouffle. Additionnée de ce soleil assassin qui semble avoir trouvé sa nouvelle victime, de mèche avec les Giardia et autres amibes qui squattent mon tube digestif, bref une fatigue généralisée qui me fait lamentablement perdre les nerfs. Le voyage se fait de plus en plus pesant, les expériences faites sur les chemins s’accumulent comme un fardeau toujours plus lourd à porter. J’en viens à éviter le plus possible le contact avec l’habitant, exactement à l’opposé de l’objectif de base. Naturellement, la motivation s’altère. Sans vraiment m’en rendre compte je suis tombé dans ce maléfique cercle vicieux de l’agacement m’énervant pour un rien. Que m’arrive-t-il, où est donc passé cet élan qui m’a porté jusque-là ? Je cherche sans trouver, je devrais être à même d’assumer ces agressions extérieures, même sempiternelles ! Mais j’ai rendez-vous avec mon destin…. La Méditation Vipassana* L’idée de faire de la méditation ou quelconque technique permettant d’aller explorer son propre intérieur, est une démarche qui cogitait depuis déjà de longues années dans ma tête. En Inde, il y a de quoi faire pour méditer, faire du yoga par exemple, mais je ne veux pas me lancer dans n’importe quel ashram farfelu. Un ami avec qui j’avais partagé quelques kilomètres de route en Grèce et Turquie me précédait de quelques jours dans la région a fréquenté un de ces centres justement à Jaipur. Son expérience étant plus que positive je décide de suivre ses pas. Cette occasion tombe à point nommé car, vu l’état déplorable de mon mental, une thérapie s’impose. Le concept Vipassana me convient, bien. Pas de gourou, pas de croyance suspecte, juste ton corps ton mental et la nature. Ah, ce stage va me faire du bien, pendant dix jours plus de soucis. Pas besoin de chercher où se loger, d’atterrir dans des gargotes malsaines et surtout de rencontrer des Indiens que me tapent sur le système nerveux. Quoi de mieux pour me retaper ? Mais je ne savais pas ce qui m’attendait…. J’aborde les premiers jours décontracté. On reste assis par terre plus de dix heures par jour, le fait de rester tranquille ne me dérange pas, tant j’avais besoin de calme et de repos. Les instructions sont très succinctes. Tout va bien mis à par le fait que je change de posture à tout moment. Et c’est bien là le problème, car petit à petit je commence à comprendre le but de la démarche. On ne m’a pas corrigé, la technique veut que l’élève trouve par lui-même les réponses à ses questions, mais en fait il faut rester dans une position et ne plus la quitter pendant l’heure de méditation. Ma raideur m’empêche de tenir assis en tailleur plus de cinq minutes. Il le faut pourtant, je décide donc de forcer un peu. Mes jambes hurlent à la mort qu’on abrège leur souffrance, mais je ne démords pas. Le soir je m’effondre comme un cheval mort sur la paillasse qui me sert de lit avant de remettre ça au petit matin dès 4h30 ! Après avoir traité l’enseignant et ses assistants de Nazis et de tous les noms (dans ma tête bien sûr), au bout de quelques dizaines d’heures de souffrance intolérables, j’arrive à tenir l’heure sans bouger. Des changements ne tardent pas à s’opérer dans ma tête et mon corps, chaque jour je vais creuser un peu plus profond dans mon inconscient et ainsi faire surgir à la surface des évidences impossibles à constater en temps normal. Les retombées de ces dix jours de cours sont enrichissantes, je trouve les causes aux maux qui me perturbent, à moi de travailler pour les enrayer, et il y a du boulot… Avec le recul, je comprends mieux ma situation. Comme si après neuf mois de voyage, quelque chose devait sortir de moi. Même si les « Locaux » me poussent parfois à bout, c’est moi l’unique responsable de mes réactions. L’énervement qui en résulte est stimulé par des malaises intérieurs qui sont, eux, dus au fait que je n’ai pas accepté certaines réalités. Tôt ou tard, le voyage vous met face à vous-même, vous met à nu. Où, comme l’a si bien écrit Nicolas Bouvier : « certains pensent qu’ils font un voyage, en fait c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ». Je l’observe donc me découdre sans réagir, c’est l’unique issue et continue mon chemin avec détermination et optimisme. *Pour ceux qui veulent en savoir plus : www.french.dhamma.org Tigres en péril Je replonge dans le « vrai » monde en reprenant la route vers le Sud direction le Parc de Ranthambore. Quelques étapes sont nécessaires avant de rejoindre la réserve. Dès le premier jour, l’enseignement reçu les dix précédents, va pouvoir sérieusement être testé. En effet, la chaleur atteint son paroxysme en dépassant largement les quarante degrés à l’ombre, le vent de face ne chauffe plus mais brûle, la transpiration est instantanément vaporisée et mon premier repas passe mal. Pour couronner le tout, trois jeunes plus bêtes que méchants s’amusent à me barrer la route à chaque deux cents mètres, me détroussent du matériel ou décrochent mes sacoches. J’arrive à me contenir, bon début. La réserve se fait plus proche, j’emprunte de plus petites routes qui me laissent mieux souffler. Je ferai deux virées dans le sanctuaire, à mon premier essai, les tigres que je viens observer ne sont pas décidés à s’exhiber. Mais les empreintes laissées par ces derniers me rassurent quant à leur existence. Par contre, beaucoup d’autres animaux sont à voir évoluer dans ce magnifique parc au décor me rappelant un peu celui de Moogli et du livre de la jungle de ma jeunesse. S’il reste encore des tigres ici ce n’est pas par pur hasard non plus, la région est difficile d’accès avec ses collines, ses falaises, cours d’eau et cascades, bien qu’asséchés pour la plupart en cette saison. A l’exception de l’imposant fort qui surplombe la réserve, la patte de l’homme n’y est que très peu présente. L’endroit me ravi, j’y resterais bien en ermite ! Lors de ma deuxième sortie la chance me sourit. Il faut relever que nous nous situons dans le temps peu avant la mousson et que la chaleur et la sécheresse perpétrées ces derniers mois penchent en ma faveur cette fois-ci car les points d’eau se font rares. Ainsi, la probabilité de croiser un fauve croit grandement. Pendant près d’une heure je me régale en observant quatre tigres venant s’abreuver ou simplement faire trempette. J’aime ces moments de rencontre avec la vie sauvage et une pensée va toujours pour mon père qui aimerait sûrement être à mes côtés. Une prochaine fois peut-être. Mais le plus grand des félins est en péril. L’année passée ce n’est pas moins d’une trentaine de bêtes qui ont été abattues par les braconniers, bénéficiant même du soutient des villages alentours. Les vaches on n’y touche pas mais les tigres on les tire ! Les animaux sont ensuite écoulés sur le marché chinois. Quand on sait que la réserve contient une soixantaine de spécimens, c’est préoccupant. Dans un parc voisin on s’étonnait de ne plus voir de tigres ; après recensement, il s’est avéré qu’ils avaient tous été abattus jusqu’au dernier. J’espère un meilleur sort pour ceux de Ranthambore. |