Voyage au pays de la Reine de Saba

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Yemen - Seyun
de David Clément, le 11-04-2007

Voyage au pays de la Reine de Saba

Introduction…
Aéroport d'Asmara, Erythrée, le vol est programmé pour minuit. Le tarmac occupé à des fins militaires la journée, il ne reste plus que la nuit pour les vols civils. Une petite heure de vol et je foule le sol yéménite à Sana'a. Bouquette a fait l'attention de bon traitement, rien de cassé, ouf, voler avec le vélo c’est toujours angoissant. Après regonflage des pneus, je me dirige vers la capitale. A une quinzaine de kilomètres de là, mon intuition me dit que le centre ville n'est pas très loin. Mais les rues sont désertes, évidemment, il est 2 heures du matin et les villes arabes ne sont pas réputées pour leur vie nocturne. Je squatte un banc pas encore réquisitionné par un sdf. A peine assoupi, un policier me réveille plus par curiosité que par soucis de son devoir, il m’invite dans un local pour y passer quelques heures de repos. Ah, j'étais mieux installé sur mon banc, le local est insalubre et la mousse qui fait office de matelas infecte. Mais, vu mon état de fatigue avancée, je n'ai aucun problème à m’envoler au royaume des songes pour … deux bonnes heures. Après quelques interrogatoires, je me déniche un hôtel poisseux mais indécemment bon marché. J'y récupère quelques heures de sommeil.
 
Voyage dans le temps
Les Yéménites, des gens qui vivent dans le respect total des traditions et de la religion sans pour autant renier les nouvelles technologies, en tout cas pour celles qui leurs profitent. Lorsque je déambule dans les rues du vieux Sana'a, je fais un voyage dans le temps de plusieurs siècles, dépaysement assuré et ambiance de contes des milles et une nuit. Les hommes portent le chob longue robe commune aux pays arabes agrémentées d’un veston leur conférant une classe particulière. Un gros ceinturon finement décoré leur permet d’y coincer le traditionnel poignard transmis de père en fils. Aujourd hui, un fourreau supplémentaire vient garnir cette ceinture, celui du téléphone portable… La kalachnikov est encore bien répandue et bon nombre de Yéménites en trimbalent une sur l'épaule.
 
Gentillesse yéménite
Ces gens m'accueillent les bras ouverts avec le sourire. Ils me souhaitent sans cesse la bienvenue chez eux. Je n'ai fait aucune rencontre désagréable au long de mon séjour dans ce pays du sud de la péninsule arabique. Les Yéménites ont beaucoup de traditions mais parfois peu de manières. Que cela n'importe, leur grande gentillesse m’incite à pardonner leurs défauts. Soucieux de mon opinion à leur égard, ils me mitraillent de questions et je passe d’agréables moments à faire connaissance de ce peuple chaleureux tout en dégustant un inévitable thé au lait.
 

La "Qat"astrophe

Sous aucun prétexte un Yéménite ne manquerait la séance quotidienne de qat. Le 95% des hommes en consomment. Dès la mi-journée, les marchands arrivent avec leurs feuilles d’arbuste récoltées le matin ; et c'est parti pour mastiquer tout l'après-midi. Sur la route, le couteau entre les dents me battant contre une pente trop sévère, il y a toujours un dealer pour me vanter les effets excitants et euphorisants du qat, mais le plus souvent,  je les vois végéter et brouter le long d’un mur. Les hommes (les femmes s'y mettent aussi!) dépensent facilement le tiers du salaire pour ce fléau qui n’est pas près de disparaître. Le président réélu ayant même offert le qat durant la campagne présidentielle, ah ben voyons! 
 

Les fantômes

Mais où est donc passée la Yéménite? J'ai beau chercher je n'en vois aucune. Par contre, les rues sont hantées de fantômes ambulants au drap noir. Parfois, mon regard croise l'un d'eux mais toujours furtivement. Inutile d’entreprendre une éventuelle démarche, les créatures disparaissent dès les premières tentatives. Décidément, la femme eut un rôle plus noble dans le passé yéménite, l’époque de la reine de Saba par exemple en savait quelque chose. Mes contacts, à de rares exceptions près, resteront exclusivement masculins. Cela crée un déséquilibre certain, quelque chose manque, cette inégalité me tiraille l'esprit, il y a comme un malaise. 
 
Décors envoûtants
Comme ça me démange de re-pédaler! Je m’arrange pour obtenir au plus vite une autorisation de circuler et file découvrir ce pays qui m’intrigue, tant pour ses paysages que pour ses habitants. La région montagneuse de l'Ouest Yémen est splendide, taillée à la hache, ses plateaux déchirent l'horizon. Les terrasses agricoles modelées par l'homme à travers les siècles sont un véritable chef-d’œuvre. L'architecture originale de ces maisons est propre au Yémen. Elles semblent s’agripper tant bien que mal au sommet des rochers escarpés, je m’en viens parfois à me demander comment elles tiennent debout, probablement par habitude... Cet harmonieux mélange de cultures en terrasse et bâtisses uniques en leur genre semble sortir d'un tableau. Mais ces décors se méritent à grandes gouttes de sueur, les dénivelés ne  m’épargnent pas mais c'est sans rancune. Ici on entre dans la saison des pluies, le ciel se couvre en soirée et laisse échapper quelques averses sporadiques. Les parcelles soigneusement râtelées n’attendent plus que la bénédiction du ciel et d'Allah. Par endroits, un léger flume vert d'herbe fait déjà son apparition. Un éventuel dérèglement climatique qui priverait ces terrains en eau serait un désastre, je ne peux m'empêcher d'y penser…
 
Nostalgique Aden
En mettant le cap plein sud depuis la capitale, je traverse dans la longueur ces hauts plateaux et montagnes. Là aussi de superbes paysages qui malheureusement sont défigurés par les déchets omniprésents, me font comme une haie d'horreur. Mes cinq sens sont mis à rude épreuve. Citons par exemple l'odorat subissant les relents de charognes gisant sur les bas côtés et pour l’ouie, le klaxon s'imposant comme pièce maîtresse du véhicule juste après le moteur.  Véhicule est un mot bien soutenu pour ces poubelles roulantes. De temps à autres je me fais escorter, soit par une voiture de police me suivant à 20km/h ou carrément par mon bodyguard attitré. Le fusil à l’épaule, la joue distendue de Qat qu’il y pourrait sans problème y loger une boule de pétante, il me suit dans tous mes déplacements pédestres au sein de la ville. Pourtant le Yémen est un pays sûr. Non, le sport national n’y est pas le kidnapping mais deux trois bédouins rebelles suffisent à semer la panique.
 

Je fais quelques escales avant de terminer ma course au bord ou plutôt dans la mer à Aden, construite à l’intérieur de ce qui fut jadis un cratère. Après une journée de 11 heures en selle, je suis heureux de faire escale dans cette ville au passé glorieux qui possédait le plus grand port du monde. Passage obligé entre l'Asie et l'Europe, le commerce battait son plein, aujourd’hui il est réduit à néant. Je séjourne dans un hôtel qu’on crut celui ou Arthur Rimbaud vivait (en réalité il était situé 50 m. à côté). Là j'y rencontre un Français expert nostalgique de la ville qui guide et instruit le néophyte que je suis. Il reste de moins en moins de témoignages de cette époque et les quelques bâtiments coloniaux encore en sursis sont dans un état déplorable.      

 
Cap accéléré sur l'Est et Oman
Je quitte Aden pour l'Est du Yémen en longeant la côte. Le violent vent contraire chargé de sable me fouette le visage. Ma première étape côtière se termine après 90 km lors d’un point de contrôle sur ma route. Dans un premier temps, les policiers m’invitent à passer la nuit dans leur baraque, mais après avoir averti leur supérieur de ma présence et de mon intention de me rendre à l’est en vélo, je serai embarqué en voiture de police à la case départ. Selon eux, pour des raisons de sécurité. J’ai peine à garder mon sang froid, car mes plans sont chamboulés à cause de leur incompétence. La police touristique de Sana'a m’avait donné le feu vert ainsi que celle d'Aden qui m’avait même délivré un permis de voyager. C’est la même personne qui m’interdira de continuer quelques jours plus tard. Me prévenir en temps voulu ne lui aurait pas traversé l'esprit! Désolant. Je continuerai ma route en bus jusqu’à la frontière Omanaise. Je profite du temps épargné pour rayonner avec Bouquette dans la province d'Adramout que j’apprécie. Jadis la mer venait jusqu’ici, la région était aussi plus fertile et la civilisation était étendue sur tout le territoire. A l’heure actuelle, seules les vallées délimitées par de grands canyons restent propices à la vie. On y cultive le meilleur miel du monde dit-on, c'est vrai, il est pas mal. Les gens sont très religieux ici, ils ne manquent aucune des 5 prières quotidiennes, boutiques et échoppes se ferment. L’après-midi la vie se meurt, les 45 degrés Celcius y contribuant aussi pour beaucoup. Je quitte le Yémen des émotions plein le coeur et comme souvent un goût d’inachevé m’habite. Si j’y ai laissé quelques traces éphémères, lui, aura marqué ma route à jamais.     

 

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